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Christelle Dabos, Un livre, c’est une voix.

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Christelle Dabos © Chloé Vollmer

Christelle Dabos © Chloé Vollmer

Romancière française, Christelle Dabos, née en 1980, publie ses premiers textes sur une plateforme d’écriture Plume d’Argent. C’est ainsi que débute la formidable saga de la Passe-Miroir, devenue au fil du temps un objet littéraire d’une grande beauté et singularité, internationalement suivi par une communauté de lecteurs à la fois nombreux et fidèles. L’aspect métamorphique de cette œuvre dense et profonde fait de Christelle Dabos la marraine naturelle du festival Les Mots en Scène, dans le cadre de la Fête du Livre de Saint-Étienne.

La Passe-Miroir s’ouvre au lecteur comme un univers d’une sensualité extrême dans lequel tout existe vivement. Ainsi les objets, les couleurs, les végétaux, les espaces, disposent d’une existence propre et plus encore d’une vie sociale intense. Cette plasticité rapproche votre œuvre d’une performance artistique, votre lecteur étant invité à devenir un « liseur », notion qui va bien au-delà du « lecteur » traditionnel. L’auteure que vous êtes se rapproche-t-elle de la figure de l’artiste?

Mon lien à l’écriture est organique. C’est un prolongement de mes sens. Par le biais des mots s’exerce une préhension nouvelle de la réalité. Ils me conduisent vers différents niveaux de sensation. Lorsque je visualise une scène, je vois les personnages, mais autour d’eux, tout est flou. C’est en décrivant ce magma, en précisant ses contours que se construit le roman. Je m’immerge avec mes personnages, au sein de la fiction. Je crois que c’est pour préciser le flou que j’écris. Toute petite, je lisais peu. En revanche, j’aimais beaucoup les images, les illustrations, les bandes dessinées, les dessins animés. J’étudiais longuement les dessins, les observais dans le moindre détail. Je possédais un rituel : le soir venu, dans mon lit, je me tournais du côté du mur et celui-ci devenait un écran sur lequel je projetai ce que j’avais vu, vécu, au cours de la journée. Les mots que je récitai alors donnaient forme à ces projections. En effet, le foisonnement des images est intimement lié au récit dans ce processus créatif.

Lorsque j’ai vu le film d’animation Le voyage de Chihiro, de Hayao Miyazaki, à peine sortie de la salle de cinéma, encore sous le choc, j’ai pensé: «J’aimerais faire avec les mots ce que cet artiste parvient à réaliser avec des images». Dans ce vertige-là, se trouvait le défi que j’avais envie de relever. Je me suis aperçue que j’aimais fabriquer des mondes et les réinventer. A priori le réalisme n’est pas mon inclination naturelle. Dans mon monde, tout se mélange et se transforme sans cesse,.

À de multiples égards, certaines constructions fondatrices de la Passe-Miroir proviennent de ma réalité. Thorn est habité par mon compagnon dans tout ce qu’il possède de droiture ; c’est lui qui m’a libérée de mon souci de plaire et qui m’a aidée à rester fidèle à ce que je veux, moi, écrire et incarner. Mon frère est le fameux « Dis Pourquoi ». Nous avons deux ans d’écart et sommes très proches. Plus jeunes, on nous prenait presque pour des jumeaux, bien que nos caractères soient éloignés. Il m’a, un jour, questionnée sur le fait que les accessoires et les objets témoignaient dans mes récits autant de l’histoire que les personnages: «Christelle, ton écriture a quelque chose de profondément animiste». Sur la philosophie animiste, très présente au sein de la Passe-Miroir, j’abandonne le point de vue humain. Pour moi ce dernier n’est jamais exclusif, j’aime révéler d’autres formes du vivant. Je pense que le regard humain n’est pas tout, il existe un point de vue végétal, animal… L’écharpe qui se love contre Ophélie, cet objet transitionnel dont elle doit finir par se détacher, est aussi ce cordon ombilical qui évoque Ophélie dans toutes ses dimensions.

La Passe-Miroir rend hommage à la fabrication des livres et à l’édition ainsi qu’à l’intense liberté que ces univers reflètent. On y croise la splendeur de la saga des Nibelungen, on discerne des personnages aussi fastueux et drôles que ceux du Maitre et Margueritede Boulgakov, on y respire l’odeur d’imprimerie de l‘Encyclopédie de Diderot et on y relève l’empreinte du pas de Jacques le Fataliste. Les amoureux de la littérature trouvent dans la Passe-Miroir une forme de révélation de ce qui les ravit dans l’acte de lire, traverser les siècles comme autant de miroirs réfléchissants et d’objets parlants. Pensez-vous vraiment que les livres sont doués de vie?

J’ai voulu être médiathécaire à deux reprises : le livre fait partie de mon chemin de vie. J’ai d’abord suivi une formation et passé le concours en France pour accéder à cette profession dans laquelle je me reconnais pleinement et que je trouve extraordinaire, dans le détail de toutes ses missions. Il me restait à trouver le poste, j’ai fait partie pour finir des «reçus collés» et je n’ai pas exercé en France… Sitôt arrivée en Belgique où je suis venue habiter, j’ai passé le diplôme de bibliothécaire tel qu‘il est formulé ici, sans pour autant trouver un poste et c’est à ce moment-là que la Passe-Miroir a pris le pas sur ce dessein tenté à deux reprises. J’ai continué pour autant à profondément aimer les médiathèques et ceux qui y oeuvrent ; cette passion s’est manifestement métamorphosée en autre chose. J’ai adoré le stage que j’ai réalisé à Cannes, j’en conserve un souvenir merveilleux. On pouvait lire en entrant, derrière le comptoir principal, une citation qui formulait simplement «on n’est jamais seul avec un livre». Un livre c’est une voix.. La lecture en revanche revient au lecteur. Il existe autant d’images que de sensations et de lectures. Je me place moi-même totalement au sein du livre que j’écris. J’ai remarqué que dans chacun des tomes loge une sorte de topographie intime, où l’on retrouve invariablement un musée des archives et une bibliothèque . Le livre est un objet vivant, sans nul doute, et il produit une existence propre.

La Passe miroir Tome 3

La Fantasy selon la Passe-Miroir ou À la Croisée des mondes est un genre qui réfléchit le politique, spécifiquement l’insoumission et la servitude volontaire. Vos figures d’autorité sont parfois court-circuitées par l’amnésie, la mélancolie voire la tentation de s’en remettre à un coup de désFait historique unique, la planète face à l’épidémie a tenté l’inertie pour une grande partie de ses centres urbains durant deux mois. Cet unanimisme lui a donné le visage de la SF, l’univers s’est comme plié à une étrange Fantasy… Quel est votre regard par rapport à la situation que vit le monde et votre perception quant au regard des politiques?

La culture politique est une qualité que je ne possède pas au premier chef, je pense avoir encore beaucoup à lire et apprendre. Dans la vie, cependant, j’observe et je capte volontiers les préoccupations de mon entourage. Cela résonne puissamment en moi. J’y suis très attentive même si, pour ma part, je me prononce peu. Je ne regarde pas les chaînes d’informations télévisées mais suis très perméable à ce que mes proches et mes amis me retranscrivent. Mes livres ne contiennent ni message ni idéologie. Et pourtant mes lecteurs évoquent une conscience politique et la place majeure allouée à la vie des cités décrites. Je sais une chose :dès que l’un de mes personnages pense détenir une vérité pure, même s’il agit pour le bien de tous, il va devoir vite se remettre en question. Ophélie s’interroge beaucoup, c’est son essence même. Les personnalités développant des convictions profondes, pour une plus grande justice, qui s’engagent même si elles ont conscience de déplaire, me touchent. Ce sont souvent ceux que l’on qualifie de «droits dans leurs bottes». C’est le cas de Thorn, qui porte ses convictions, privilégiant la compréhension et la connaissance, le travail et l’exigence. Il est difficile aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, de trouver son chemin propre, de ne pas vouloir absolument plaire, d’imposer ce que l’on croit juste même si cela n’est pas divertissant au premier abord. Ce n’est pas facile non plus d’adopter une position claire et tranchée. De puissants mécanismes de défense et de peur surviennent.

Pour ce qui regarde notre actualité, mon premier mouvement est de me tenir à distance et de ne pas enfermer plus encore les gens dans un discours alors que l’on ne sait pas grand chose de ce qui nous arrive. Bien sûr il y a une notion d’irréalité à la dimension de la planète. C’est même hallucinant de voir comme tout a changé si vite. C’est peut-être cela le plus inquiétant… On a fait un sacré pas de côté. Tellement rapide. Tellement violent. Cette capacité à accepter, à changer brusquement de normalité, en se disant que «c’est ainsi désormais », me paraît plus perturbante peut-être que la situation elle-même. Des éditeurs m’ont demandé des textes sur le confinement, j’ai décliné. Je pense qu’il faut du temps et de la distance. Je sais avoir une assez grande capacité à me déconnecter et c’est une chance… on peut facilement être addict à l’actualité.

La Passe miroir Tome 2

 

La mutilation tient une place à part dans votre œuvre. Elle évoque l’autre visage du genre humain : la frustration, le désarroi, le sentiment de la trahison, la honte, la douleur. Et dans le même temps, presque en symétrie, vous ouvrez partout des accès, des roses-des-vents, des issues là où l’on pensait l’avenir clos. La souffrance intervient dans vos récits comme un outil de l’action en cours, elle permet des dépassements de soi inouïs. La douleur est-elle un ressort dramatique relativement inexploré?

Je ne me rendais pas compte de ce que je faisais subir à mon personnage, c’est une éditrice qui m’a désigné le cannibalisme d’Ophélie, sa tentation de s’enfoncer profondément les ongles dans la chair, de se mordre les lèvres, de se griffer les avants-bras. Mutilation, scarification, rapport au monde …Le corps, c’est le rapport à sa propre image. La main d’Ophélie dans la Passe-Miroir touche l’histoire mais aussi le manque, les mondes disparus, la perte. Un corps peut se trouver diminué, cela ne changera rien à ce qu’il est. À l’oral je ne peux que très difficilement évoquer la souffrance ou la douleur. À l’écrit c’est autre chose, la douleur trouve organiquement sa place et d’une certaine manière, l’écrire l’apaise. Je me suis aperçue qu’Ophélie, sans ses gants et sans ses mains de liseuse, sera toujours Ophélie : on a beau être changé et métamorphosé demeure l’essence de ce que l’on est. On est métamorphosé, amoindri, mutilé, inversé, frappé mais on survit, avec sa propre définition. Pour la honte ou la frustration, l’échec ou les itinéraires de vie non harmonieux, ils soulagent et font du bien. Seul le moment présent compte, seul le corps en présence au monde importe, et cela induit le rapport à la souffrance. En écriture, c’est libérateur. J’ai un rapport véritablement très physique à la littérature.

La Passe miroir Tome 1

Tout grand paysage littéraire produit son propre langage, ses légers pas de côté d’avec la syntaxe ou les sonorités. C’est particulièrement vrai chez vous, qui pratiquez beaucoup l’humour, mais aussi l’amour, pulsations présentes à chaque page tour à tour ténues et violentes. Souhaitez- vous obtenir de vos lecteurs une adhésion à un rythme que l’on pourrait qualifier de symphonique?

Ma famille est musicienne, j’ai vécu une enfance enveloppée de sonorités de harpe, de piano, de clarinette et de flûte. La musique m’est naturelle.. Si je ne recherche pas la «belle» écriture, il s’agit pour moi de trouver la bonne partition entre des images et un rythme. Dès le troisième tome de la «Passe-Miroir» et plus encore au cours du quatrième tome, je suivais un rythme, parfois même en pratique d’écriture automatique. C’est le cas par exemple dans les prises de parole de Seconde. Dans le cadre familial où j’ai grandi, la musique était quasiment immanente. Ma mère est une femme harpe, ma sœur joue de la flûte traversière, mon frère a atteint un niveau quasi professionnel au piano et à l’orgue, mon père joue de la clarinette. Cette famille de mélomanes ne contient qu’une seule exception: je disparaissais à l’heure du solfège et fuyait le conservatoire. Je ne joue d’aucun instrument. Je ne m’en suis pas aperçue tout de suite mais j’ai trouvé dans l’écriture plus qu’un rythme propre, un sens symphonique.J’écris de plus en plus à l’oreille et au rythme, c’est un longue évolution depuis des débuts que je qualifierai de «fonctionnels».