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LIRE DANIEL CORDIER POUR LA VIE

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La Fête du Livre de Saint-Étienne consacra en 2014 dans le cadre du festival Les mots en scène un spectacle à Alias Caracalla, le livre de mémoires de Daniel Cordier, alors qu’elle recevait Paulin Ismard au sujet de la publication De l’Histoire à l’histoire, livre rédigé par Daniel Cordier et Paulin Ismard, dans lequel le duo interrogeait ce que signifie «faire Histoire».

La compagnie de théâtre stéphanoise Collectif7 retranscrivit avec talent cette évocation du passé convoquant avec intelligence le présent. Nous avions bien sûr invité Daniel Cordier, il était malheureusement indisponible, requis par ses projets de livres. Il aimait du reste beaucoup l’idée que Paulin Ismard représente leurs réflexions communes, laissant ainsi toute la place au professeur d’histoire grecque et membre de l’Institut universitaire de France, dont le récent ouvrage Athènes 403, une histoire chorale démontre une fois encore la richesse du point de vue. Cordier n’aimait rien tant que les esprits profondément originaux, obstinés et travailleurs. Une attitude tout à la fois confiante et libre, un brin facétieuse.

J’y retrouvais intégralement ce sens de la transmission éprouvé une bonne quinzaine d’années auparavant, alors que le Compagnon de la Libération travaillait sur la rédaction d’Alias Caracalla dont il peaufinait chaque mot avec l’exactitude et la rigueur qui valurent à ce témoin privilégié de franchir la ligne qui d’ordinaire sépare les historiens des acteurs de l’Histoire. A l’époque où je le rencontrais chez lui, près de Juan-les-Pins, le lien entre le grand collectionneur marchand d’art et le résistant s’esquissait encore en pointillés. Les artistes connaissaient l’extraordinaire œil de Cordier, les Historiens examinaient chaque tome de la monumentale œuvre consacrée à Jean Moulin. Alias Caracalla allait bientôt réunir les deux univers.

J’étais intéressée par l’Art et par l’Histoire et c’est à ce titre qu’il me reçut à titre amical : je lui avais été présentée par Bernard Lamarche-Vadel, grand collectionneur, critique d’art et écrivain. Les deux jours que je passais chez Daniel Cordier demeurent indélébiles par la forme singulière d’intensité vitale qui caractérisait sa perception du monde. La maison de verre au sein de laquelle il écrivait alors Alias Caracalla, au milieu d’un parc privé, distincte de la splendide demeure qu’il habitait à quelques mètres, m’avait parue une pure émanation gracquienne, un Balcon en forêt tourné vers l’Histoire et le temps présent car on sentait très bien au contact de l’homme qu’il ne vivait pas plusieurs vies consécutives mais très exactement parallèles. C’est ainsi du reste que le mot survivant lui collait au corps : il était plusieurs fois vivant, capable de se concentrer sur son interlocuteur pour lui transmettre un sortilège dont il n’avait jamais abandonné ni le goût ni la recherche: la quête de la liberté d’être, d’agir et de formuler.

Autour de lui, tandis qu’il parlait, l’art des Cyclades, les toiles et les sculptures répondaient à une scénographie aussi magique qu’indiscernable et me semblaient appuyer une méthodologie personnelle dont il confiait volontiers le ressort principal : le passé était une manière organique qu’il s’agissait de ne libérer de sa fiole qu’au moment opportun avant que la mécanique du souvenir ne vienne casser le fragment que nous étions – parfois – capables d’emporter avec nous. Cette question le passionnait alors qu’il ne travaillait qu’en faisant confiance aux archives. Cependant, à ses yeux, la compréhension du monde contemporain était toute aussi cruciale dans la diversité de ses manifestations et l’observant, on ne pouvait que mesurer à quel point l’acuité de sa perception demeurait surprenante, offrant le reflet fascinant de l’expérience qui avait été la sienne lorsqu’il s’appelait Alain pour Rex. La grande figure politique et le stratège formaient un profil supplémentaire aux nombreux visages que je crus discerner au cours de cet épisode où les existences se racontèrent car seule la vie, sous toutes ses formes, intéressait Daniel Cordier. Hervé Villard, dont il devint le tuteur, raconte avec élégance dans son autobiographie l’importance de l’appartement parisien du secrétaire de Jean Moulin, dans le secret duquel les grands fauves politiques se succédèrent, à toutes les époques. Une énième vie parallèle.

Lorsqu’il présente les pans majeurs de sa donation au Centre Georges Pompidou, Cordier explique pourquoi il entame sa collection par quelques dessins de Romanin, – le nom d’artiste de Jean Moulin – qu’il évalue en critique d’art, aussi intransigeant que fidèle à celui qui lui entrouvrit le monde de l’art. La boucle était bouclée, tout comme l’on remarquera cette autre boucle temporelle, émouvante, qui voit advenir le décès de Daniel Cordier le 20 novembre 2020 soit 76 ans jour pour jour après qu’il ait été fait compagnon de la Libération par décret de Charles de Gaulle.

Mais c’est dans le catalogue que le galeriste publie sous le titre «8 ans d’agitation 1956/1964», qu’il écrit ce que l’on peut considérer comme une philosophie de vie : «L’histoire de cette galerie se confond avec les enthousiasmes et les erreurs d’un homme pour qui la peinture demeure la passion cardinale. J’avais vingt-quatre ans lorsque je découvris le monde immobile des tableaux. Cette rencontre transforma mon existence en aventure. (…). Après en avoir regardé, collectionné, fabriqué et vendu, j’ai appris que les singulières émotions qu’ils ressuscitent ne peuvent être traduites avec justesse qu’à la première personne du singulier ». Pour chacun des artistes référencés dans ce manifeste, Daniel Cordier rédige un texte dans lequel apparaît en creux le brillant auteur d’Alias Caracalla. L’art qu’il soutient peut être violent, parfois érotique, notion à laquelle il revient pour sa capacité à se saisir de l’instant présent : «Quant à l’érotisme, comme thème général de cette exposition, je l’avais choisi pour marquer le retour dans l’art d’un déchirement intérieur dont l’avaient allégé les expérimentations trop formelles de l’art abstrait. Si, en ouvrant cette galerie, j’avais l’intention de montrer les œuvres qui me plaisaient et qui se situaient à cette époque du côté de l’abstraction, insensiblement j’ai dérivé au gré de mon caractère et de ma curiosité vers une peinture d’agression, dont le ressort apparent ou caché est l’érotisme, qui reste le ferment le plus énergique de la conscience ».

Alors que le soir tombait, dans ce lieu éblouissant dont je cherchais à graver dans ma mémoire la grâce, Daniel Cordier, avec ce sourire enjôleur qu’il parvenait à faire éclore sur le tragique même de la destinée humaine, me confia :  « Mais vous savez, j’ai bien vécu, je me suis beaucoup diverti, je crois même avoir vécu une vie excessivement libre, je ne suis pas un plumitif au milieu de ses vieux papiers, je suis bien vivant ».

Jean Moulin avait offert à son secrétaire un ouvrage encyclopédique sur l’histoire de l’art, laissez-passer pour la vie d’après la guerre. Alias Caracalla, la somme dédiée à Jean Moulin sous le titre L’Inconnu du Panthéon, allaient survivre à leur tour à Daniel Cordier. Sur le site de l’Ordre de la Libération, trois livres de Daniel Cordier sont annoncés comme “à paraître”.
Carpe diem, Daniel Cordier.

Isabelle Rabineau, Commissaire générale de la Fête du Livre de Saint-Étienne

 

Alias Caracalla Daniel Cordier Gallimard

Bibliographie :

Jean Moulin, Premier combat, éditions de Minuit, 1947
Daniel Cordier présente « 8 ans d’agitation », Galerie Daniel Cordier, Catalogue d’exposition, 1964.
Donations Daniel Cordier, Le regard d’un amateur, Centre Georges Pompidou, 1989
Hervé Vilard, Le Bal des papillons, Fayard, 2007
Daniel Cordier, Alias Caracalla, Gallimard, 2009
Daniel Cordier avec Paulin Ismard, De l’Histoire à l’histoire, Gallimard (coll. témoins), 2013
Vincent Azoulay et Paulin Ismard, Athènes 403, Une Histoire chorale, Flammarion (coll. au fil de l’Histoire), 2020